13 octobre 2008

101. Truffaut : La Nuit américaine



Film français réalisé en 1973 par François Truffaut 
Avec François Truffaut, Jean-Pierre Léaud, Jacqueline Bisset, Valentina Cortese, Jean-Pierre Aumont, Alexandra Stewart, Nathalie Baye, Bernard Menez

Pourquoi j'aime tant ce film qui, apparemment, laisse froid les spécialistes du cinéma (absent de la plupart des palmarès de films) et qui a suscité à sa sortie un tollé de la part des cinéphiles de gauche (marquant, entre autre, la rupture définitive entre Truffaut et Godard) ?

Pourquoi, à chacun des visionnements, c'est un direct au cœur que je reçois, comme une ancienne histoire d'amour qui revient me hanter?

Dans le désordre, les raisons de cette passion :

1. D'abord pour cette réplique de Ferrand (Truffaut) s'adressant à Alphonse (Léaud) qui m'émeut à chaque fois :
"Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n'y a pas d'embouteillages dans les films, pas de temps mort. Les films avancent comme des trains, tu comprends, comme des trains dans la nuit. Des gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail, dans notre travail de cinéma."

2. Aussi pour toutes ces références à l'histoire du cinéma (photos volées dans un cinéma, bouquins de cinéma, le jeu questionnaire de Monsieur Cinéma, la rue Jean-Vigo, la surdité de William Wyler, etc.). Un vrai régal pour cinéphile. D'ailleurs, c'est un film que Truffaut adresse aux cinéphiles. Le film n'est-il pas dédié aux sœurs Lilian et Dorothy Gish? Qui, en 1973, pouvaient connaître ces actrices de l'époque du muet à part les fous de cinéma ?

3. Pour cette séquence accompagnée du merveilleux Grand Choral de Georges Delerue. À ce moment du film, habituellement, je craque.

4. Pour la performance bouleversante de Valentina Cortese, en comédienne alcoolique incapable de jouer son personnage dans Je vous présente Pamela (film dans le film) mais qui défonce l'écran dans La Nuit américaine. En nomination pour l'oscar de la meilleure actrice de soutien en 1975. Il a été remporté par Ingrid Bergman qui lors de son speech d'acceptation dit que la statuette aurait dû être donnée à Valentina Cortese.

5. Parce que le visionnement de La Noche americana, seul à Madrid en 1973, a eu lieu à une période marquante de ma vie; conséquemment, ce film est devenu ma "madeleine de Proust".

6. Pour cette Nathalie Baye à lunettes qui commence sa carrière au cinéma, pour mon plus grand bonheur et dont le personnage dit : "Je laisserais un mec pour un film mais jamais un film pour un mec."

7. Pour cette comparaison qui nous renvoie à la passion pour l'Amérique de Truffaut : "Un tournage de film ça ressemble exactement au trajet d'une diligence au Far West. D'abord, on espère faire un bon voyage et puis, très vite, on en vient à se demander si on arrivera à destination."

Le titre : On nous dit toujours que le titre "la nuit américaine" renvoie à une technique utilisée au cinéma consistant à filmer, de jour, des scènes de nuit en utilisant un système de filtres adéquat. Technique initiée et popularisée par le cinéma américain des années 30 sous le nom de Day for Night.
Par contre, en lisant la biographie de François Truffaut, écrite par Antoine de Baecque et Serge Toubiana, on découvre que Truffaut, pour des soucis de publicité dans les cinémas de province, a donné une autre explication à son titre. Croyant que les Français de la province risquaient de se détourner de son film, le croyant trop intellectuel avec un tel titre pour cinéphile, (toujours douloureux cette condescendance toute parisienne) a décidé de dire aux journalistes que le titre provenait, en fait, de la séquence dans laquelle Alphonse (Léaud) passait la nuit avec Julie (Bisset), la belle américaine.

Lecture cinéphilique
Zanuck, le dernier grand nabab par Leonard Mosley.
Pour une plongée infernale au cœur de l'ogre hollywoodien. Mais surtout une pléthore de potins style "Zanuck a une liaison orageuse avec Juliette Gréco" Eh bien! les bras m'en tombent. Comment peut-on imaginer Hollywood couchant avec St-Germain-des-Prés dans les années 50 !
Biographie fascinante quand même. Un début de vie à la Jack London dans le L.A. du début du 20ème siècle. Bon, je n'en suis qu'au début.

Oscar 1974. Meilleur film en langue étrangère.

Visionné la première fois au cinéma à Madrid en septembre 1973
À Madrid pour quelques jours, avant de partir pour l'Andalousie à la découverte du flamenco à Sevilla et Cordoba ; découverte ponctuée d'une improbable rencontre japonaise, Tomiko. 

Tomiko Taura

Mon 101ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 25 janvier 2023

05 octobre 2008

100. Bunuel : Le Charme discret de la bourgeoisie



Film français réalisé en 1972 par Luis Bunuel
Avec Fernando Rey, Paul Frankeur, Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Stéphane Audran, Jean-Pierre Cassel

Regardez l'affiche. D'un tel mauvais goût.
C'est une illustration de l'acronyme anglais WYSIWYG (What You See Is What You Get)., utilisé dans le monde informatique pour nous dire que le produit obtenu correspondra à l'image montrée sur l'écran.

Ce melon chapeautant des lèvres gonflées au botox (sauf que le botox n'apparaît que dans les années 80) porté par des guiboles pas très nettes est un bel aperçu de ce qui vous attend si vous mettez les pieds dans ce film.

Avis aux amateurs.... dont je ne suis plus. Toute la panoplie surréalistico-oniristique de Bunuel vous y attend de pied ferme .

Dans ma longue adolescence qui s'est étendue bien au-delà des limites définis par les bouquins sur la psychologie du développement, j'étais un fan fini du surréalisme et, au cinéma, des univers fellino-buenéliens, mais la réalité dure et têtue du monde adulte a changé mes intérêts cinéphiliques; thank God!

Mon plus beau moment : le dernier plan du film
Dans le dernier plan, les 6 bourgeois s'éloignant sur un chemin de campagne, ne nous renvoit-il pas au dernier plan du film d'Ingmar Bergman, Le septième sceau ,dans lequel l'on voit 6 personnages s'éloignant sur une colline, entraînés par la mort et sa faucille? De fait, ces six bourgeois sont morts.... de ridicule; assassinés par les dialogues et les "one-liners" de Bunuel et de Jean-Claude Carrière.
Exemple, entre cent :
Stéphane Audran) : "Encore un peu de foie gras, mon colonel ?" Dans cette ligne, toute l'expression de la bourgeoisie française .

Un résumé du film? Jürgen Müller dans Les films des années 70, à propos de Le charme discret de la bourgeoisie : "un grotesque carnaval des idées et des clichés bourgeois".

Lecture cinéphilique
Images. My Life in Film de Ingmar Bergman.

Bergman nous parle du tournage de chacun de ses films dans des textes courts, truffés d'extraits de son journal personnel. À côté de descriptions de ses relations avec les producteurs, les caméramans, les acteurs, beaucoup de plongées au cœur de son univers névrotique qui nous disent pourquoi ce réalisateur a suscité tout au cours de sa vie, tant avec ses acteurs qu'avec ses proches, des relations amour-haine qu'il entretenait lui-même avec le cinéma.


Extrait de son journal du 22 mars 1983 (Après avoir terminé le tournage d'Après la répétition) : "I don't ever want to make films again. I want to quit, I want peace. I don't have the strenght anymore, neither psychologically nor physically." En fait, il tournera encore 3 autres films, mais pour la télévision.

Oscars 1973. Meilleur film en langue étrangère

Visionné, la première fois, en septembre 1973,au cinéma à Madrid
Seul, à Madrid, en sortant du cinéma, je vois à la une des journaux dans les kiosques, la mort de Salvador Allende lors du renversement de son gouvernement par Augusto (sic) Pinochet. Grande tristesse au pays de Franco-la-muerte.
Le film de Bunuel est disparu rapidement de mon écran radar, entraîné par la tourmente de la vie nocturne madrilène que je découvrais, ahuri et complètement séduit. En le revoyant aujourd'hui, j'ai vraiment l'impression de le voir pour la première fois. J'avais tout oublié sauf peut-être l'impression que tout le film était un huis-clos autour de la table.
Mon 100ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 25 janvier 2023

14 septembre 2008

99. Kubrick : A Clockwork Orange


Orange mécanique

Film anglais réalisé en 1971 par Stanley Kubrick
Avec Malcolm McDowell, Patrick Magee, Michael Bates, Warren Clarke

Je sais, je sais, je prends du retard dans le revisionnement de mes 1001 films. Au lieu de deux par semaine, j'en suis rendu à un à toutes les deux semaines. À ce rythme, j'aurai passé à travers la liste en 2042!!!, bien au-delà de ma date de préemption. Déjà, à deux films par semaine, j'ose pas calculer. Mais, comme on dit dans les colonies de vacances, la beauté de la montagne réside dans le sentier qui y mène.

Deux événements me retardent :
d'abord mon palmarès du 20ème siècle que je bichonne depuis 18 mois mais, aussi, ma nouvelle passion cinéphilique, la série Eclipse de Criterion qui nous offre des films inaccessibles de grands réalisateurs. J'ai été accroché tout de suite par cette série lors de leur première production : les premiers films de Bergman .


Crisis (1946)
Port of Call (1948)
Thirst (1949)
To Joy (1949)
Torment (réalisé en 1944 par Alf Sjoberg sur un scénario de Bergman)




Ah oui! LE FILM
Pas une ride! Quel visionnaire ce Kubrick.
Était classé, à sa sortie, film de science-fiction; est maintenant un drame social et 
politique.
Un personnage, Frank Alexander, dit : "Les gens sont prêts à sacrifier une partie de leur liberté pour avoir un peu plus de sécurité" parlant du traitement anti-violence subi par Alex(andre Delarge). Commentaire qui s'applique au Londres actuel à propos de l'omniprésence des caméras de surveillance afin de contrer le terrorisme; dans l'indifférence générale.

Je me souviens avoir assez mal supporté les scènes de viol et de violence d'autant plus que j'avais invité ma sœur cadette à une soirée ciné sympa. Trente-cinq ans après, elle m'en parle encore.

Alex Delarge : un des personnages les plus horribles de l'histoire du cinéma. Rapidement, comme ça, je pense à des équivalents : Harry Powell (Robert Mitchum) dans The Night of the Hunter, Max Cady (Robert De Niro) dans Cape Fear

Ce personnage a suscité tant d'aversion que même Roger Ebert du Chicago Tribune considéré comme un des plus grands critiques américains avait perdu tout sens critique à la sortie de ce film : "You know there's something wrong with a movie when the last third feels like the last half" (de mauvaise foi, le Roger, but what a line!). À mettre en parallèle avec la critique de Jean-Louis Bory : "C'est assez phénoménal. Deux heures et quart qui vous durent cinq minutes, à force d'intelligence et de rapidité musclée." (Tiré de La lumière écrit. À quand tout Bory sur le net. Allez Nouvel Obs., un peu de considération pour la communauté, numérisez vos archives.)

Dissonance cognitive extrême entre les actes d'ultraviolence et la musique : Beethoven (Ode à la Joie....tu parles), Rossini, la chanson Singin' in the Rain. Quelle perversion de nous obliger à associer les deux!

L'origine probable du titre du film : Anthony Burgess, l'auteur du roman adapté par Kubrick, a vécu en Malaisie. En malais, le mot "orang" signifie homme (entre autre, orang-outan = homme de la jungle). Orange mécanique = homme mécanique, ce qu'Alex est devenu après son traitement thérapeutique (sic).

Venise 1972. Prix des critiques italiens

Visionné, la première fois, en septembre 1973 au cinéma Le Dauphin à Québec
Bref intermède entre la fin de mon contrat à Jeunesse Canada Monde durant lequel j'ai vécu dans mes valises pendant 12 mois et mon premier voyage outre-atlantique (Espagne et Maroc) avec retour à Montréal, à jamais.
Mon 99ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 25 janvier 2023

31 août 2008

98. Eastwood : High Plains Drifter


L'Homme des hautes plaines

Film américain réalisé en 1972 par Clint Eastwood
Avec Clint Eastwood, Verna Bloom, Marianna Hill, Mitch Ryan

Je ne fais jamais de résumé de film, sauf exception, en voici une :
La vengeance est un plat qui se mange froid...
et la misogynie "is well and alive" au pays du western.

Une sorte de High Noon revu et corrigé par Sergio Leone.
Encore le beau rôle pour ce cher Clint, fils spirituel, complètement perverti, de Gary Cooper.

Mais qu'est-ce qui m'agace tant dans ce film?

D'abord, le village IKEA qu'on vient juste de finir de monter lorsque Clint nous joue le numéro du "lonesome cowboy" qui arrive lentement grâce une longue focale dictée par ce même cowboy. Ah oui! et tout le monde a lavé les vitres de ses fenêtres pour l'arrivée de l'inconnu.

Puis, la scène du viol, à cause du classique "NON qui veut dire OUI" des femmes dont les westerns, entre autres, nous ont abondamment abreuvé et que je ne suis plus capable de piffer à 100 kilomètres.

Puis, ce fameux "mon nom est personne"; on nous l'avait bien joué à quelques reprises celle-là

Lecture cinéphilique
Images. My Life in Film par Ingmar Bergman.
À 72 ans, après avoir mis un terme à sa carrière cinématographique, Bergman retourne visiter ses films. Un aperçu de ce qui vous attend si vous plongez dans cette oeuvre : "this act of looking back would, at times, turn into a murderous and painful business."

Lecture en parallèle avec Les bienveillantes de Jonathan Littell dont je ne veux pas sortir tant c'est gigantesque; le Citizen Kane de la littérature, rien de moins. À ranger à côté de À la recherche du temps perdu... bon, o.k., à quelques pas.

Visionné, la première fois, en août 1973, au cinéma à Toronto
Mon dernier mois, celui-ci passé dans l'Ouest canadien, à titre de coordonnateur de l'échange avec le Mexique pour l'organisme  Jeunesse Canada Monde : fin d'une grande aventure.
Mon 98ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 25 janvier 2023

22 août 2008

97. Peckinpah : Pat Garrett and Billy the Kid



Film américain réalisé en 1973 par Sam Peckinpah 
Avec James Coburn, Kris Kristofferson, Bob Dylan

Comme je l'ai déjà dit quelque part sur ce site, je n'ai jamais vraiment beaucoup aimé les westerns. À part les films de Leone qui ont mis une parenthèse dans ma détestation des westerns, je fuyais ce type de production. Et cette haine du western était encore plus forte durant ma vingtaine. Alors, normalement, je n'aurais pas dû aller voir ce film ce soir de juin 1973, esseulé au cœur de l'ennui fait ville, Toronto.

MAIS, il y avait Bob Dylan sur l'affiche : acteur (sic) et auteur-compositeur (ô merveille!).

Et comment dire... Dylan fut la plus belle rencontre culturelle de toute ma vie. Rencontre qui s'est faite, durant l'hiver 1973, sur les chemins poussiéreux de la campagne mexicaine au volant de ma jeep en écoutant The Greatest Hits vol.2 sur un magnétophone de poche. Ce fut un coup de foudre. Dylan chantait depuis 10 ans (nous étions en 1973) et je ne savais rien de lui hormis le hit Blowin' in the Wind; comment avais-je pu passer à côté d'une telle œuvre ?

Il y a de ces cécités culturelles qui nous semblent incompréhensibles après coup. J'allais reprendre le temps perdu. À mon retour à Montréal, j'allais me plonger pendant des années dans l'oeuvre de Dylan. 
Dylan, carrément nobélisable (ce qui fut fait en 2016, je n'en croyais pas mes yeux lorsque je l'appris durant un voyage au Japon). Parce qu'il faut lire Dylan autant qu'écouter sa musique, une des plus éclectiques qui soient.

Alors, laissez vos dvd sur la tablette pour un bout de temps et mettez vous à l'étude de Dylan.

Ah oui, le film!

Un bon qui est méchant (James Coburn-Pat Garrett avec une tête patibulaire) à la poursuite d'un méchant qui est bon (Kris Kristofferson-Billy the Kid with his angel face). Bon, d'accord, je simplifie, comme d'habitude. J'ai peut-être trop vu de westerns.

Et Dylan acteur? Nullissime dans le rôle d'un personnage insipide qui semble arrivé d'une autre planète.

Roger Ebert, un des plus célèbres critiques de cinéma américain, nous donne son appréciation plutôt désopilante, de la performance de Dylan :"His screen presence makes him look as if he's the victim of a practical jokes involving itching powder."

Point fort du film : L'émouvante ballade Knockin' on Heaven's Door lors d'une des mes séquences préférées du film. Dans cet extrait, regardez le ciel derrière le type qui agonise devant son épouse. Trop courte la scène qui nous prive d'une expérience émotionnelle intense surtout après la classique et interminable scène de tuerie. Si la séquence avait été plus longue on aurait entendu Dylan, dans le deuxième couplet, chanter "that long black cloud is coming down". Comment a-t-on pu couper une telle séquence? Ça m'a bousillé le visionnement du reste du film.



Visionné, la première fois, en juin 1973 au cinéma à Toronto
Mon 97ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 25 janvier 2023

14 août 2008

96. Coppola : The Godfather


Le Parrain

Film américain réalisé en 1972 par Francis Ford Coppola
Avec Marlon Brando, Al Pacino, James Caan, Richard S. Castellano, Robert Duvall, Richard Conte, Diane Keaton, Talia Shire, Sterling Hayden, John Cazale, Simonetta Stefanelli et Sofia Coppola sur les fonts baptismaux.

Pour moi, si The Godfather est un film si marquant et s'il mérite d'être en haut des palmarès c'est qu'il s'inscrit dans une trilogie dont l'élément majeur est le deuxième film de la saga.

Le premier volet de la trilogie souffre d'un déficit majeur de crédibilité. Les maffiosi au grand coeur dont les seules victimes sont d'autres maffiosi, jamais de civils, et qui refusent d'entrer dans le marché lucratif de la drogue parce que ça pourrait être néfaste pour les familles (et le jeu, et la prostitution, et le racket de la protection ce sont des passe-temps pour fillettes?) et pour qui la famille passe avant tout, c'est pas très crédible; ça me fait penser à la chanson insupportable d'Aznavour La Mamma. 

Je n'avais pas très aimé ce film à l'époque. Je l'aime beaucoup plus aujourd'hui parce que je m'arrête moins à la crédibilité du scénario et m'attache plus au jeu des comédiens (qu'est-ce que j'adore ce Marlon Brando!) et que je sais que le Parrain II va suivre et me plonger dans une histoire qui est imbriquée dans celle des États-Unis : sénateurs véreux, complot menant à l'assassinat de Kennedy, la chute de Batista et l'arrivée des "barbudos" à La Havane, la commission sur le crime organisé dirigée par Robert Kennedy avec en prime la naissance d'un maffioso, Vito Corleone, au cœur de Little Italy de New York au début du vingtième siècle.

"I Believe in America"
Vous rappelez-vous de la première séquence du film qui commence par cette phrase prononcée par Amerigo (c'est pas une blague) Bonasera, le directeur funéraire, que nous ne verrons plus que pendant 10 autres secondes dans la suite de la saga. Un des "zoom out" les plus déroutants de l'histoire du cinéma.
À qui parle Bonasera?

Aberration sur IMDB, The Sawshank Redemption (1er) dépasse The Godfather (2ème) au sommet des 250 meilleurs films.

Autre aberration, aucune critique du film dans les Cahiers du Cinéma. C'est qu'ils étaient dans leur période maoïste. Pour eux, à cette époque, pas de cinéma hors Godard, Straub et Eisenstein. Un grande période désertique pour nous, pauvres abonnés.

L'art de passer à côté d'un chef-d'œuvre. Jean-Louis Bory, critique de cinéma au Nouvel Observateur, intitule sa chronique du 16 octobre 1972, à propos du Parrain : Trois heures de sauce tomate. Le reste de la chronique est à l'avenant.

Oscars 1973. Trois statuettes : Film, acteur à Marlon Brando, scénario

Visionné, la première fois, en février 1973, au cinéma à Mexico
En regardant Beijing lors des Jeux olympiques d'été de 2008, j'ai l'impression de me retrouver à Mexico à l'hiver de 1973. Pollution de l'air extrême. Je reconnais bien ce smog qui bouche l'horizon à moins de 3 rues et qui oblitère le Soleil pendant des semaines. Mexico se trouve sur un haut plateau à 2250 mètres d'altitude entouré de hauts sommets. Pendant l'hiver, saison sèche, l'air reste prisonnier dans ce bassin où habitent 30 millions d'habitants et circulent 5 millions de véhicules : un désastre environnemental.
De novembre à mai, j'ai habité dans un petit hôtel au cœur de Mexico. C'était mon camp de base entre les multiples tournées que je faisais en jeep pour aller visiter les petits villages où résidaient les participants du programme Jeunesse Canada Monde dont j'étais le coordonnateur.
Je crois que je n'ai pas vu cinq films pendant toute cette période.
Mon 96ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 24 janvier 2023

03 août 2008

95. Godard : Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution



Film français réalisé en 1965 par Jean-Luc Godard 
Avec Eddie Constantine et Anna Karina

Le Metropolis de Godard
Godard s'amuse à parachuter un détective (Eddie Constantine), mélange de Humphrey Bogart et de James Bond, dans un monde à la George Orwell, conjuguant ainsi film noir et science-fiction.

En utilisant Constantine (mais qui d'autre pouvait jouer un clone de Bogart), acteur popularisée dans des films de série B, dans le rôle principal, Godard fait un pied-de-nez aux cinéphiles de la Nouvelle vague mais surtout crée, chez le spectateur, un sentiment de dissonance cognitive. En gros, en revoyant ce film, j'avais souvent l'impression que Constantine ne jouait pas dans le même film que Karina. Difficile à expliquer : une impression, c'est tout. En fait, c'est l'objet du film : ils n'habitent pas la même planète.

Voir le début de la période urbanistique appelé "urban renewal" dans le Paris de 1965 est émouvant : le périphérique, le début de la construction du quartier de la Défense, l'autoroute en bord de Seine. On disait, à cette époque, que c'était le futur. Et c'est ce futur que Godard utilise pour illustrer son Alphaville.

Alphaville, c'est aussi, Raoul Coutard, à la caméra, qui fait du visage d'Anna Karina, un des plus beaux visages filmés de l'histoire du cinéma.
Jean-Louis Bory dans son recueil de critiques Des yeux pour voir : "...jamais Godard ne peint si bien l'amour que lorsqu'il lui donne le visage d'Anna Karina" Il faut tout lire Bory : chaque article est une joie.

Lecture cinéphilique
La monumentale biographie in ingliche de Jean-Luc Godard par Richard Brody du New Yorker.
Je ne l'ai pas encore lu. Si je survis à Les bienveillantes de Jonathan Littell dans lequel je suis immergé jusqu'aux oreilles, j'irai peut-être du côté de Brody.

Berlin 1965. Ours d'or
Cahiers du Cinéma : Dans la liste des 10 meilleurs films de l'année 1965

Visionné, la première fois, en 1972 à la télévision à Québec
Coup de tonnerre dans ma biographie.
En juillet 1972, fin de mon baccalauréat en Géographie à l'Université Laval de Québec.
En août, déménagement à Montréal avec ma conjointe pour poursuivre des études en urbanisme mais un merveilleux chemin de traverse (bonjour, Nicolas Hulot) s'est présenté et nous ne pouvions pas ne pas l'emprunter malgré les grands chambardements que cela entraînerait dans nos vies. Pendant un an, nous allions vivre dans nos valises. Employés à titre de coordonnateurs d'un échange de jeunes entre le Canada et le Mexique par un organisme qui venait de naître, Jeunesse Canada Monde, nous allions bourlinguer à travers le Canada de Toronto à Vancouver et, pendant six mois, vivre au cœur de plusieurs communautés paysannes du Mexique que nous allions aussi parcourir en tout sens avec notre jeep Volkswagen.
Expérience marquante, bouleversante qui temporisera pendant quelques temps mes ardeurs cinéphiliques.
Mon 95ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 24 janvier 2023

27 juillet 2008

94. Lumet : 12 Angry Men


Douze hommes en colère

Film américain réalisé en 1957 par Sidney Lumet (1924)
Avec
1er jury : Martin Balsam †1996
2ème : John Fiedler †2005
3ème : Lee J. Cobb †1976
4ème : E.G. Marshall †1998
5ème : Jack Klugman †2012
6ème : 
Ed Binns †1990
7ème : Jack Warden †2006
8ème : Henry Fonda †1982
9ème : Joseph Sweeney †1963
10ème : Ed Begley †1970
11ème : George Voskovec 
†1981
12ème : Robert Webber  †1989

Hormis les deux premiers plans, superbement amenés par Lumet, on est plus en présence de théâtre filmé que de cinéma proprement dit. Mais quelles magistrales mise en scène et direction d'acteurs. Le moins intéressant de ceux-ci étant , oh sacrilège, Henry Fonda, jouant le rôle de "monsieur parfait" auquel, tour à tour, les 11 autres jurés viennent se mesurer découvrant ainsi que, malgré leurs faiblesses et leurs blessures profondes, au fond d'eux, sommeille un être foncièrement juste et sensible.

Un des chef-d'œuvres de ce qu'on appelle les "good-feeling movies". Critères absolus : "happy end", "les bons gagnent et les méchants perdent, se convertissent ou s'autocritiquent" et les spectateurs sortent du cinéma avec un baume au cœur.

Voir ce film en se mettant à la place de la caméra. Au début, la caméra domine les personnages puis elle se place à leur niveau pour finir en contre-plongée créant ainsi à développer lentement mais irrémédiablement une sensation de claustrophobie.

Beaucoup de choses ont changé dans le contenu de cette pièce où sont enfermés les jurés du système judiciaire américain : il y a maintenant des femmes et aussi des membres d'autres groupes ethniques. On porte probablement moins le veston-cravatte; la cigarette est bannie et le baseball a perdu son importance. Mais une chose n'a pas changé, 50 ans plus tard : encore 37 États appliquent ou peuvent appliquer la peine de mort.

Lecture cinéphilique
Tu vois, je n'ai pas oublié de Hervé Hamon et Patrick Rotman.
Biographie d'Yves Montand. Brique de 800 pages dont le dernier tiers est consacré à la carrière cinématographique du chanteur.

Je n'aime pas les biographies. Je ne me souviens pas d'une biographie dont j'ai terminé la lecture tellement cet exercice littéraire tout orienté sur un seul ego finit toujours par m'ennuyer. Une seule exception, Albert Camus par Olivier Todd; mais il faut savoir que Camus fait partie de mon panthéon personnel.

Mais ici, exception. Les auteurs inscrivent la biographie de Montand dans le courant de l'histoire française des années 1930 à 1980. Comme on dit, ils fauchent large. C'est ce qui décuple l'intérêt porté à cette biographie. Parcourir Montand, c'est aussi parcourir une partie fascinante de l'histoire du vingtième siècle.

Du Front Populaire au mouvement d'extrême-gauche des années 70, en passant par l'histoire du communisme français et de sa débandade suite à son entêtement stalinien, le maccarthysme américain, le mini-maccarthysme français suite au "manifeste des 121", Mai-68 avec en prime des plongées intimes au cœur de la vie de deux "monstres" de la vie artistique du milieu du siècle : Édith Piaf et Marylin Monroe.

Cahiers du Cinéma : Dans la liste des 10 meilleurs films de l'année 1957
Berlin 1957. Ours d'or

Visionné la première fois, en 1972, à la télévision à Québec
Mon 94ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 23 janvier 2023

15 juin 2008

93. Cocteau : Orphée



Film français réalisé en 1949 par Jean Cocteau
Avec Jean Marais, François Périer, Maria Casarès, Marie Déa, Juliette Gréco

Bon sang que cette œuvre que j'avais beaucoup aimée au sortir de l'adolescence m'apparaît aujourd'hui mineure. Malaise devant ce film dont le traitement des thèmes (la vie, l'amour, la mort) a plusieurs fois des résonances de théâtre amateur; le jeu des acteurs amplifiant souvent cette perception. Quant aux effets spéciaux qui en feraient une œuvre phare aux dires de certains, ils sont plutôt contemporains de l'époque du cinéma muet.

Le poète, cet être surdoué qui flotte au-dessus du marécage dans lequel se débat le commun des mortels : plus capable de supporter cela. Allez Cocteau, on remballe sa panoplie du parfait poète et on saute à pied joint dans la misère du monde.

Durant mon adolescence, Cocteau fut pendant un certain temps mon idole. Cet éternel adolescent avait créé un univers qui ne pouvait que plaire à la jeunesse rebelle à laquelle je voulais tellement appartenir. Che Guevara, quelques années plus tard, allait renvoyer Cocteau et son monde fantasmagorique rejoindre les costumes et les déguisements dans les coffres qui s'empoussiéraient dans les greniers de mon enfance.

J'aime beaucoup la première séquence au café qui nous plonge au cœur du St-Germain-des-Prés des existentialistes d'après-guerre. On y retrouve même la muse germanopratine, Juliette Gréco que, malheureusement, on ne reconnaît pas (c'était avant le remodelage de son nez).
Unique présence au cinéma de Claude Mauriac, un auteur que j'affectionne particulièrement pour son insurpassable œuvre sur le temps qui passe, Le temps immobile

Lecture cinéphilique : Liv Ullmann : Devenir.

Devenir : Mouvement progressif par lequel les choses (les êtres?) se transforment
J'ai longtemps hésité avant de mettre cette photo. J'adore tellement Liv Ullmann; j'avais l'impression de la trahir, de la blesser en soulignant cruellement le passage du temps sur son merveilleux visage. Mais les yeux sont ceux de ses 17 ans. Et qu'on ne vienne surtout pas me dire qu'elle a acquis de la maturité, de la sagesse. Liv les échangerait illico pour retrouver son visage à la B.B. de 1972. De Gaulle disait : "La vieillesse est un lent naufrage". Naufrage, d'accord. Lent, pas sûr.

Devenir : premier de ses trois volumes consacrés à ses mémoires.
Ses études, ses débuts de comédienne, sa solitude, sa souffrance suite à l'échec de sa relation amoureuse avec Ingmar Bergman et son échec hollywoodien au plus grand plaisir de ses admirateurs. Un peu décousu tout ça mais lire Liv Ullmann c'est un baume au cœur. 

Visionné, la première fois, en 1972 à la télévision à Québec
Mon 93ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 23 janvier 2023

09 juin 2008

92. Biberman : Salt of the Earth


Le Sel de la terre

Film américain réalisé en 1954 par Herbert J. Biberman
Avec Rosaura Revueltas, Will Geer, Juan Chacon

Premier et seul (?) film communiste de l'histoire des USA; film communiste dans le sens de "réalisé et produit par des personnes appartenant ou ayant appartenus au parti communiste des USA."

Le Sel de la terre est une réponse au House Committee on Un-American Activities (HCUA) qui avait fait emprisonner (de 6 mois à 1 an) avant de les bannir d'Hollywood dix membres ou sympathisants du parti communiste qui avaient refusé de collaborer aux enquêtes menées en 1947 par le comité sur les activités des membres du milieu cinématographique qui pouvaient mettre en péril la sécurité des USA.

Les dix d'Hollywood : Herbert Biberman, Alvah Bessie, Lester Cole, Edward Dmytrick (réalisateur d'une cinquantaine de films qui sera réhabilité après avoir décidé de collaborer avec la commission), Ring Lardner, John Howard Larson, Albert Maltz, Samuel Ornitz, Adrian Scott et Dalton Trumbo dont le film Johnny Got His Gun peut être considéré comme le plus sombre et le plus effrayant plaidoyer contre la guerre.

En 1947, manifestation du Comité du "premier amendement" contre le déroulement de l'enquête de l'HCUA. À la tête de la manif : Lauren Bacall et Humphrey Bogart.

The Salt of the Earth
Interdit aux USA jusqu'en 1965
Même si vous détestez les films pesamment didactiques dans la lignée des films soviétiques à vocation révolutionnaire de la période stalinienne, il faut quand même voir ce film. Bizarre de formulation mais qui correspond à mon ambivalence face à ce film. 

Oublions le côté "solidarité mes frères et mes sœurs, ensemble nous vaincrons" qui relève plus de l'utopie du "grand soir" que de la réalité sociale dans laquelle se vit quotidiennement la lutte des classes. Zola, dans Germinal, près de 100 ans auparavant, avait déjà souligné les illusions de ce type de solidarité et surtout l'échec des masses face au Capital. Qui peut vraiment croire à la victoire finale des travailleurs de la mine dans le film de Biberman ?

Cependant, grand film très à l'avant-garde sur la lutte des femmes pour obtenir l'égalité entre les sexes. Dix ans avant les grands combats du féminisme, ce film pose les jalons de ces combats à venir. Je suis resté estomaqué par la justesse de l'analyse mais surtout par son avant-gardisme.
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Solidarity Forever : chant syndical créé en 1915 par Ralph Chaplin pour l'Industrial Workers of the World. Chant que j'ai retrouvé dans toutes les grèves (au moins une quinzaine) auxquelles j'ai participé. Chant tellement galvaudé qu'il en est devenu une source de moquerie.

Au début du film, on entend dans le village la sirène de la mine qui annonce qu'il y a eu un accident. Ça m'a rappelé mon enfance dans le quartier ouvrier de Limoilou à Québec, lorsqu'on entendait la sirène de la plus grosse entreprise, une papetière, l'Anglo Pulp Company, appelant les secours ambulanciers mais aussi semant la panique parmi les gens de ma rue dont la plupart des hommes y travaillaient.

Lecture cinéphilique
Éric Neuhoff, La séance du mercredi à 14 heures
Un tout petit livre. Bien tassé, il ferait moins de 100 pages. Un cadeau pour cinéphile amoureux fou de cinéma mais aussi un peu compulsif. L'auteur s'amuse au "name droppings" à mon plus grand plaisir. Des tonnes d'anecdotes, des jugements à l'emporte-pièce et à l'emporte cœur, qui quelquefois me font sursauter. Exemple : "...qui aurait envie de se déplacer pour détailler les mollets de Juliette Binoche..." (méchant, non?). Mais aussi des phrases à la Truffaut, telle "Le problème fut longtemps de trouver autre choses à aimer dans la vie. Le cinéma est tellement mieux que tout le reste." (Éric Neuhoff a aussi écrit Lettre ouverte à François Truffaut, pour les inconditionnels de Frank Truff.) Deux belles pages qui commencent par "Mettons. François Truffaut n'est pas mort."

Mais, malheureusement, on n'y échappe pas. Quand un cinéphile parle ou écrit, il s'empêtre toujours les deux pieds dans la nostalgie et ça finit, immanquablement, par "Le cinéma que nous aimions était en train de mourir" ou bien "Bientôt, personne n'ira plus au cinéma, sauf les acteurs les soirs de première." Ils sont souvent comme ça : des passionnés qui roulent à 200 à l'heure, le regard dans le rétroviseur.

Visionné, la première fois, le 4 avril 1972 à la télévision à Québec
Montréal, capitale mondiale du terrorisme??? 

Dans l'actualité du jour : Deux bombes faisant un mort explosent à la mission commerciale cubaine à Montréal. Depuis 10 ans (1962), à Montréal : une douzaine de bombes faisant 5 morts et deux prises d'otages dont une avec mort d'homme (un ministre du gouvernement québécois). Front de Libération du Québec.
Mon 92ème film visionné de la liste des 1001 films de Schneider
Mis à jour le 23 janvier 2023

28 mai 2008

91. Melville : Le Samouraï



Film français réalisé en 1967 par Jean-Pierre Melville
Avec Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon et Cathy Rosier.

D'abord, le titre : le monsieur Melville, il exagère quelque peu. On est plus en présence d'un "film noir" que d'un film de samouraï. Le dénuement, la solitude, l'absence d'émotion apparente de Jeff Costello (Alain Delon) peuvent peut-être faire illusion mais celui-ci fait plus partie de l'univers amoral des tueurs à gage solitaires que du monde des samouraïs. Un samouraï n'accepterait jamais de tuer pour de l'argent. On est à des années-lumière du bushido.

Le samouraï a dû apparaître comme un drôle d'ovni dans le ciel de la production cinématographique française des années 60 qui était caractérisée par la prise de parole politique (pensons au cinéma de Godard). Quand le film sort sur les écrans, on est aux portes de l'année 68 où toute la vie sera évaluée à l'aune de la lutte des classes. Slogans : "Tout est politique" "Si tu ne t'intéresses pas à la politique; la politique, elle, s'intéresse à toi". Melville tombait bien mal avec son Jeff Costello aux préoccupations bassement individualistes. Toute la presse de gauche lui "fera sa fête". Les Cahiers du Cinéma (numéro 196, décembre 1967) ne lui accorderont que quelques lignes, ravageuses et frôlant le mépris.

Jeff Costello est un personnage échappé d'un film de Robert Bresson; il pourrait être le grand frère de Michel du film Pickpocket. Même impassibilité, même absence d'émotion, même visage de marbre; tous les deux aux marges de la psychose.

Le film de Frank Tuttle, This Gun for Hire, réalisé en 1942, un modèle du film noir, est souvent cité à titre de références de Melville pour la réalisation de Le samouraï .

  
Alan Ladd et Veronica Lake dans This Gun for Hire.
La ressemblance (physionomie et costume) entre Alan Ladd et Alain Delon est sidérante

L'affiche du film me fait penser à une couverture d'un roman de San Antonio. Le titre serait Les amours, aïe! aie! aie!...

Visionné, la première fois, en 1971 à la télévision à Québec
Mon 91ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 23 janvier 2023

22 mai 2008

90. Kurosawa : Rashômon



Film japonais réalisé en 1950 par Akira Kurosawa
Avec Toshiro Mifune, Machiko Kyô, Masayuki Mori, Takashi Shimura.

Un film japonais.
Je perds tout sens critique quand je vois un film japonais tourné durant cette période (1930-1970). Je suis un inconditionnel des Kurosawa, Mizoguchi, Kobayashi, Shindo, Ozu, Teshigahara
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Déjà, à 20 ans, lors de mes nuits de ciné-club de la télévision de Radio-Canada, fin des années 60, sur une télé en tons de gris (les noirs et les blancs s'étant fait la valise depuis belle lurette), je m'extasiais devant tous ces films de samouraïs à la lame justicière. Harakiri de Masaki Kobayashi fut le premier à m'initier à cette passion!

Rashômon : la porte du dieu Rasho à Kyoto au 12ème siècle
Assis sous le portique de cette porte délabrée, à l'abri d'une pluie diluvienne comme on n'en voit que dans les films japonais (et dans la série Lost!!!), trois personnes racontent les quatre versions entendues d'un crime impliquant un samouraï, son épouse (superbe interprétation de Machiko Kyô, oubliée à cause de la présence de Mifune) et un bandit de grand chemin (Toshiro Mifune, plus grand acteur japonais de tous les temps avec 186 films à son actif) Sa prestation, trop marquée, à la limite du cinéma muet, m'a assez agacé jusqu'à ce que je lise que Kurosawa lui avait demandé de modeler son interprétation sur celle d'un lion.)

Le génie du film est dans la narration : confuse à souhait par l'utilisation de flashbacks qui se contredisent et qui ne permettent pas aux spectateurs de trouver une solution à l'histoire racontée.

Mais pour moi, le coup de génie de ce film réside dans les dernières séquences qui, oubliant les péripéties de l'histoire, plongent au coeur de la condition humaine.

Une fin de film comme un Envoi : Sous le marécage de la vanité, de l'égoïsme, du mensonge et de la haine, la petite flamme de la bonté humaine vacille mais tient bon.


Une réplique de la porte de Rashomon telle que construite pour le film Rashomon. La porte originale est disparue depuis des centaines d'années. Une pierre commémorative indiquant son site se retrouve à Kyoto.

Que vient faire le Boléro de Maurice Ravel dans cette forêt du 12ème siècle???
Assez déconcertant. Dissonance certaine entre deux époques que dis-je entre deux civilisations. 
Le Boléro
Répétées cent-soixante neuf fois par la caisse claire (soit 4056 battements), ces deux mesures d’ostinato donnent au Boléro de Ravel son rythme uniforme et invariable.

Le Boléro au cinéma
1936 : One in a Million de Sidney Lanfield
1950 : Rashōmon de Akira Kurosawa
1957 : El Bolero de Raquel de Miguel M. Delgado
1977 : Allegro non troppo de Bruno Bozzetto
1979 : Elle de Blake Edwards
1979 : Stalker d'Andrei Tarkovsky
1981 : Les Uns et les Autres de Claude Lelouch. Séquence magistrale.
1992 : Le Batteur du Boléro, court-métrage de Patrice Leconte avec Jacques Villeret dans le rôle du batteur
2002 : Femme fatale de Brian de Palma
2003 : Basic de John McTiernan
2004-2006 : Cashback de Sean Ellis

Venise 1961. Lion d'or et prix des critiques italiens.

Visionné, la première fois, en 1971 à la télévision à Québec
Mon 90ème film de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 23 janvier 2023

18 mai 2008

89. Dreyer : La Passion de Jeanne d'Arc



Film français réalisé en 1928 par Carl Theodor Dreyer
Avec Maria (Renée) Falconetti, Eugène Silvain, André Berley, Maurice Schutz, Antonin Artaud

Un des plus formidables huis-clos de l'histoire du cinéma. Sensation d'étouffement tellement les plans rapprochés se succédant à un rythme rapide nous emprisonnent dans cet univers inquisitorial. Jamais, pendant tout l'interrogatoire, n'avons-nous une vue d'ensemble de ce tribunal qui s'acharne sur la Jeanne. Étouffement tel que la sortie de Jeanne de la prison en direction de l'échafaud nous apparaît comme un immense soulagement. Enfin, un espace ouvert. Le bûcher libérateur.

Dreyer a monté le film en 1500 plans. Parmi ceux-ci, j'ai compté 403 très gros plans du visage de Jeanne.

Une prestation de comédienne qui n'a que le visage (sans voix, sans corps) pour exprimer toute la gamme des émotions vécue par un personnage soumis à un tribunal d'Inquisition. Falconetti accomplit une prouesse jamais égalée dans toute l'histoire du cinéma.

Je suis en amour avec Falconetti : ses yeux, sa bouche, sa détresse; aucune actrice à cette époque (que dis-je toutes les époques) n'offre une telle prestation. Une si grande détresse avec une telle retenue, c'est inoubliable.

Si vous n'êtes pas touchés, c'est parce que, comme dirait Amélie Poulain, vous êtes moins qu'un légume car même les artichauts ont un cœur.

Falconetti est morte, oubliée, à Buenos Aires en 1946.

Lecture cinéphilique : Hitchcock/Truffaut.
Hitchcock a beaucoup adapté d'œuvres littéraires. Alors la sempiternelle question de la détérioration de l'œuvre littéraire lors de son adaptation cinématographique est revenue le hanter tout au long de sa carrière. Lorsque Truffaut soulève cette question, il répond par cette amusante petite histoire :
"Deux chèvres sont en train de brouter les bobines d'un film. Lorsque l'une demande à l'autre si elle se régale; cette dernière lui répond qu'elle aimait mieux le livre."

Visionné, la première fois, en 1971 à la télévision à Québec
La version visionnée en 1971 était bien étriquée (70 minutes au lieu de 82). Ce n'est qu'en 1981 qu'on trouva dans un asile psychiatrique (!!!) de Norvège la version originale qu'on croyait avoir perdu dans les flammes au début des années 30. La bande sonore qui accompagne cette version, Voices of Light, composée en 1985 par Richard Einhorn, est un oratorio inspiré par le film : magistral.
Mon 89ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 22 janvier 2023

09 mai 2008

88. Lang : Metropolis



Film allemand réalisé en 1927 par Fritz Lang
Avec Alfred Abel, Gustav Fröhlich, Rudolf Klein-Rogge, Brigitte Helm
D'après le roman de Thea von Harbou, Metropolis.

Quel feu d'artifice!
Les spectateurs ont dû être complètement pétrifiés par la démesure de cette œuvre. Pas de précédents dans une telle démesure. Birth of a Nation de Griffith qui pourrait s'en approcher est maintenue à distance par son scénario connu par tous à travers les livres d'histoire. Avec Metropolis, on sort du temps et de l'espace connu. Le scénario, assez simple, s'efface derrière le gigantisme des décors et de la figuration (37,000 personnes). Coût de la production converti en dollars d'aujourd'hui : 200 millions$

Metropolis fait partie de cette vision idéologique récurrente du progrès et de la science : ceux-ci nous mènent tout droit vers l'enfer. Metropolis a ouvert la voie à une pléthore de films qui nous dépeindront la ville comme un lieu dantesque : Blade Runner, Dark City, The Fifth Element, Solyent Green (Titre français: Soleil vert, film sous-estimé), etc. On aime bien se faire peur. 

On a cru un moment que les villes occidentales se dirigeaient vers cette destinée (pensons à New York des années 1970; je me souviens, lors de ma première visite à New York en 1979, être arrivé dans la ville par le tunnel Lincoln qui aboutit sur la 42ème rue, découvrant une dizaine de voitures désossées et criblées de balles) mais, dans un sursaut salutaire, les villes occidentales, même les plus grandes, sont redevenus des lieux de désirabilité résidentielle. La ville-centre qui, pendant des décennies, s'est vidée de sa population au profit des banlieues (surtout dans les villes nord-américaines) devenant des lieux de désolation et de criminalité élevée est à nouveau réinvestie par les populations. Renaissance de la ville : les industries ont quitté le cœur des villes, les espaces résidentiels ont été rénovés, les cours d'eau ont été dépollués, des parcs ont été aménagés, les rues piétonnes se sont développées, la rue principale a repris vie. Il fait bon, à nouveau, habiter au cœur des villes; l'augmentation exorbitante du prix des logements en fait foi. Comme quoi, le pire n'est pas toujours certain.

Metropolis : la ville de 2006 (année indiquée dans le roman).


En réalité, cette photo me fait plus penser aux villes d'Amérique du Nord des années 1960-1970, à l'époque de ce qu'on appelait le "urban renewal" (démolir la ville ancienne obsolète afin d'y reconstruire une ville à la Le Corbusier : tours à bureau, tours résidentielles, reliées par des autoroutes qui pénètrent au cœur de la cité). Voir ci-dessous un projet pour le quartier médiéval du Marais à Paris qui devait disparaître pour laisser place au Plan Voisin, œuvre de Le Corbusier.


Heureusement, Paris a échappé à ce massacre. Le futur, d'accord, mais ailleurs, pas au détriment de l'histoire de la ville. Et c'est bien ailleurs, à La Défense, que les promoteurs de ce type de développement ont appliqué les grandes théories urbanistiques de Le Corbusier

Si je m'emballe tellement à chaque fois que la question urbaine apparaît c'est qu'on entre au cœur de ma vie professionnelle : 31 ans d'enseignement consacré au Monde urbain. Ça laisse des traces indélébiles.

Grande faille dans ma cinéphilie : je n'ai jamais vu Metropolis sur grand écran. 

Octobre et Metropolis résolvent la lutte des classes !
Deux films tournés en 1927 par deux des plus grands réalisateurs de cette époque : Eisenstein et Lang
Deux films qui traitent de la même thématique : la lutte des classes et sa résolution.

Coïncidence jamais soulignée dans les articles lus consacrés à ces deux films.
Si la résolution de la lutte des classes par le renversement du pouvoir en place par la population (thèse défendue par Eisenstein dans Octobre) nous apparaît pratiquement incontournable dans un régime dictatorial, comment regarder sans rire la résolution de la lutte des classes proposée par Lang dans Metropolis. 

Dans la thèse défendue par Lang et, incidemment, par le régime nazi qui s'apprête à prendre le pouvoir, le capital (la bourgeoisie vivant au sommet de Metropolis) et le travail (la masse obscure des travailleurs dont les quartiers sont enfouis dans les catacombes de la ville) apprennent à collaborer dans l'harmonie et l'amour pour le bon fonctionnement de Metropolis.

Visionné, la première fois, en 1971 à la télévision à Québec.
Mon 88ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 22 janvier 2023

01 mai 2008

87. Eisenstein et Alexandrov : Octobre



Film soviétique réalisé en 1927 par Sergei M. Eisenstein et Gregori Alexandrov
Avec Vladimir Popov, Vassili Nikandrov, Layaschenko

Propagande 101
On ne s'attardera pas sur le contenu de cette oeuvre de commande pour commémorer le 10ème anniversaire de la prise de Petrograd-Leningrad-St-Pétersbourg par les Bolchéviques. La valeur historique de ce document est totalement compromise par l'ombre omniprésente du petit père des peuples (Staline) qui impose autocensure d'abord puis, on n'est jamais mieux servi que par soi-même, taille dans le produit fini pour le rendre plus conforme à la vision du pouvoir en place; par exemple, de nombreux plans où on retrouvait le personnage de Trotski ont été supprimés.

J'ai lu certaines analyses qui traitaient d'Octobre comme si c'était un documentaire; on en est à des années-lumière. Il faudrait parler plutôt de docu-menteur ou de documen-taire.

Pour prendre la mesure de la situation, imaginez Bush commandant à Spielberg de faire un film commémorant le cinquième anniversaire de la prise de Bagdad par les Américains; le dit film étant évidemment supervisé par les néo-cons(ervateurs) de Washington. On parlerait du canular du siècle dans les salles de rédaction tant une telle situation serait impensable.

Octobre est un poème symphonique, un oratorio, une épopée "à la Chanson de Roland", n'y cherchons pas une analyse historique scientifique de la Révolution d'Octobre.

Si Octobre est un chef-d'œuvre de l'histoire du cinéma c'est, évidemment, au traitement cinématographique qu'il le doit. Une grande partie de l'art cinématographique d'Eisenstein est rassemblé dans cette œuvre. Il définit une forme de langage cinématographique qui caractérisera toute son œuvre. Selon Eisenstein, un film devrait pouvoir se passer d'intertitres (voir Le Dernier des hommes de Murnau) ou du moins les utiliser au minimum; certains éléments stylistiques du langage cinématographique devraient compenser la parole ou le texte. C'est ce que Eisenstein veut démontrer et Octobre est une complète réussite à ce niveau.

Deux éléments stylistiques retenus :
1. Montage rapide et saccadé des plans.
Au début du film, 60 secondes, 20 plans. Impression d'urgence; insurrection du peuple comme une débâcle au printemps.
Pour demeurer fidèle à la comparaison mentionnée plus haut, vous ne pourrez pas vous empêcher de faire le parallèle entre la destruction de la statue du Tsar et celle de Saddam Hussein, un certain 9 avril 2003.
2. Le "montage intellectuel"
Créer une signification nouvelle par la juxtaposition de deux images ou de deux plans successifs qui, pris séparément, n'ont pas cette signification. C'est la juxtaposition qui crée le sens.
Par exemple, un plan de Kerensky, chef du gouvernement provisoire que veulent renverser les bolchéviques parce qu'il reproduit à nouveau l'ancien pouvoir impérial tsariste, est suivi d'une image de Napoléon. Reçu 10 sur 10 mon capitaine!

Aujourd'hui, cette technique fait les beaux jours de la caricature ou de la pancarte de manifestation; c'est probablement pour ça que les films d'Eisenstein nous apparaissent souvent comme d'énormes caricatures d'autant plus qu'ils étaient la plupart du temps des commandes du pouvoir en place.

Lecture cinéphilique
Hitchcock/Truffaut.
Probablement, le plus célèbre livre sur le cinéma jamais écrit. Entre 1962 et 1966, tous les étés, Truffaut rencontre Hitchcock à Universal City à Hollywood et lui pose des questions (plus de 500) sur son œuvre. Chacun de ses films est analysé.

Contrairement au milieu cinématographique européen où Hitchcock est considéré comme un des plus grands réalisateurs de l'histoire du cinéma, l'ensemble des critiques américains le considérait plutôt comme un cabotin qui développait une œuvre facile destinée au grand public. Ce qui faisait dire à un de ses critiques s'adressant à Truffaut : "Ce livre fera plus de mal à votre réputation en Amérique que votre plus mauvais film" Truffaut ajoute : "Heureusement, Charles Thomas Samuels se trompait et il se suicida un ou deux ans plus tard, pour de meilleures raisons, j'espère."

Visionné, la première fois, le 14 décembre 1971 à la télévision à Québec

Mon 87ème film visionné de la liste des 1001 films du livre de Schneider
Mis à jour le 22 janvier 2023